Covid-19 : Face à une situation inédite, comment l’info a-t-elle été diffusée ?

En Décembre 2019, le patient zéro de la Covid-19 a été diagnostiqué. Aujourd’hui, il n’y a toujours pas de consensus sur le traitement. Les scientifiques ont dû faire face à une situation inédite, et les journalistes ont dû informer, tant bien que mal. A l’occasion des Assises du journalisme de Tours, journalistes et experts ont fait le bilan de ces derniers mois. Comment l’information a-t-elle été diffusée ?

L’arrivée de la Covid-19 a plongé les scientifiques dans l’incertitude, les mettant face à la nouveauté. Karine Lacombe, infectiologue à l’hôpital Saint-Antoine, témoigne. « Dans le courant du mois de février, autant les scientifiques que les médias, on était face à une grande inconnue. Je pense qu’on s’est aperçus aussi petit à petit que la plupart des médias n’avait pas les ressources scientifiques internes pour répondre aux questions qui émergeaient. Ils se sont retournés vers les scientifiques, qui n’avaient pas non plus les connaissances scientifiques qui permettait de comprendre intimement ce qu’étaient le virus et la maladie elle-même. »

Les interventions des experts

Face à cette situation, le rôle de l’information a été primordial. Mais où, comment obtenir une bonne information quand même les scientifiques ne savent pas ? « Dire ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas et partager cette information, je pense que c’est la démarche qu’il faut mettre en place quand on a affaire à une pandémie comme celle-là. Avec des mots simples adaptés aux connaissances de chacun on peut faire passer des informations. » explique Karine Lacombe.

Même constat pour Pierre Rosanvallon, historien et sociologue : « Un expert, sur un certain nombre de points, peut donner des certitudes. Mais sur d’autres points, il peut exprimer des incertitudes. » assure-t-il. Il ajoute, au sujet des experts : « Si c’est quelqu’un qui balaye les interrogations de la société pour dire « moi, je vais vous dire ce qui se passe », l’expert peut être considéré comme quelqu’un qui plane au-dessus des réalités et de la société. Quelqu’un qui prend prétexte de son savoir pour imposer un point de vue qui pourrait peut-être être discutable. Le problème n’est pas de savoir s’il faut inviter ou pas des experts, c’est de savoir comment les faire intervenir. »

Le débat scientifique « étouffé »

« Très souvent, un expert doit avoir un angle. Enfin, c’est ce que je crois. Il doit avoir un territoire bien circonscrit. Aujourd’hui, il y a tellement de disciplines que l’expertise est extrêmement circonscrite à un domaine très étroit » explique Jamy Gourmaud, présentateur de « Le monde de Jamy » sur France 2. « Pour moi, un expert, c’est celui qui a travaillé sur un sujet très précis et non pas quelqu’un qui connaît plus ou moins vaguement ce sujet. Ceci dit, je sais qu’il y a de grands scientifiques capables de s’exprimer sur des sujets et porter une parole d’expert, mais après, à quel niveau de précisions ? Et puis, à qui s’adresse-t-on ? Parce que l’expert ne sera pas le même si on s’adresse à un public de profanes ou à un public de spécialistes, » précise le journaliste.

Dans le fouillis d’informations et d’opinions, certains scientifiques se sont fait entendre plus que d’autres. « Ce qui nous a causé beaucoup de tort à nous scientifiques qui avons essayé de faire passer un message vraiment sur la ligne de crête c’est que notre message a été brouillé par des scientifiques qui ont voulu complètement capter la lumière des médias et qui ont un peu étouffé tout ce débat scientifique » regrette Karine Lacombe.

La vérification des informations

Roch Olivier Maistre, président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, semble satisfait du traitement de l’information par les médias. « Ce qui m’a frappé c’est que les infox sur les questions santé et les théories complotistes nécessitaient une réponse appropriée et je trouve que les rédactions, de ce point de vue, ont très bien réagi. Elles ont su très bien diversifier l’expertise, parfois un peu trop même. Mais je trouve que sur ces questions, les rédactions, d’un point de vue général, ont fait preuve d’un très grand professionnalisme. Plus que jamais, ces circonstances montrent qu’une grande rédaction composée de journalistes professionnels qui vérifient l’information est un véritable « plus » pour nous tous, pour la démocratie, » affirme-t-il. Mais la vérification de l’information reste difficile lorsque personne ne peut prouver une seule vérité. Les scientifiques, aujourd’hui encore, ne peuvent que débattre.

La multiplication des théories complotistes

En conséquence, les théories complotistes se sont multipliées sur les réseaux sociaux. « Tout le monde a appris petit à petit, que ce soit les scientifiques ou les médias », raconte Karine Lacombe. « Cette absence de connaissance et cette incertitude ont laissé le champ libre au développement de théories qu’il était difficile de contrecarrer, des théories complotistes qui ont émergé extrêmement vite. Sur l’origine du virus, sur qui était malade, sur la façon dont le virus se transmettait, » explique l’infectiologue.

La confusion générale aurait, selon Pierre Rosanvallon aussi, favorisé l’apparition de ces théories. « Ceux qui ont pris les décisions face à un virus qui était inconnu ou en tout cas très mal connu ont oscillé dans leur position : dans la considération de l’usage du masque, sur les conditions de la distanciation, sur les mesures à prendre. Cela a déstabilisé les citoyens. Ceux qui n’étaient pas prêts à prendre la pandémie au sérieux en ont pris prétexte pour dire que tout cela était au fond des choses inventées pour domestiquer la société, » affirme le sociologue.

Savoir s’informer

« Je dirais que j’ai été extrêmement frappée par l’importance qu’a pris la diffusion de l’information sur les réseaux sociaux, donc sur les médias non-traditionnels on va dire que ce soit YouTube, Twitter… surtout Facebook. […] N’importe quel citoyen est devenu acteur lui-même de la diffusion de l’information. Il n’y a donc plus de filtre » déclare Karine. Sur les réseaux sociaux, n’importe quel utilisateur peut prendre la parole et donner son avis, sans expertise. Il est donc important de savoir s’informer.

« Le rôle de l’EMI (Education aux Médias et à l’Information, NDLR) nous invite à être des consommateurs d’informations éclairés. Et à se dire, si je n’ai pas cette information sur le support que j’ai l’habitude d’utiliser, peut-être que je vais la trouver ailleurs » explique Jamy Gourmaud. « Et ça, je pense que c’est une démarche que l’on doit avoir. On a l’habitude qu’on nous serve à un moment donné une information mais on peut avoir aussi envie d’avoir d’autres informations ou plus d’informations et n’attendons pas qu’on nous la serve, allons la chercher », conseille-t-il.

« On a enfermé les individus dans leurs propres convictions »

D’autant plus que si les utilisateurs d’un réseau social ne vont pas chercher l’information, les algorithmes s’en chargent pour eux. Julien Le Bot, journaliste et auteur de « Dans la peau de Mark Zuckerberg », explique : « Quand on a affaire à un public qui est déjà prompt à penser un certain nombre de choses de manière assez radicale, le fonctionnement algorithmique, la distribution de l’information sur cette plate-forme a plutôt tendance à les enfermer dans ce qui est a priori ce qu’ils pensent déjà. Autrement dit, l’ouverture sur le monde, quand bien même on y passe plus de temps pendant le confinement, ne fonctionne pas dans ce cas-là. […] On a enfermé les individus dans leurs propres convictions, » conclut-il.

L’information inaccessible

Dans les quartiers populaires, l’information a difficilement circulé. L’accès aux messages officiels, par exemple, n’est pas facile pour tous. « Au niveau de la santé, l’information est trop peu facilitée. Le ministère a expliqué les messages de santé publique en français. Mais en Seine-Saint-Denis par exemple, il y a plus de 140 langues. Une grosse partie de la population n’avait pas du tout accès à l’information. Dans certaines cultures, la distanciation sociale, par exemple, est difficile à comprendre. Donc nous, on a traduit en plusieurs langues en utilisant des périphrases pour leur expliquer, » témoigne Abdelaali El Badaoui, président de Banlieues santé. Un point supplémentaire, donc, à améliorer. Reste à savoir si cette expérience inédite permettra une évolution positive dans la diffusion de l’information en France.

Sources: Assises du Journalisme de Tours – Informer au temps du Covid, avec ou contre les réseaux sociaux?, Informer aux temps du Covid sur/dans les quartiers populaires, Master class rencontre avec Jamy Gourmaud, Carte blanche à Roch Olivier Maistre, Carte blanche à Karine Lacombe, Carte blanche à Pierre Rosanvallon.

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