Crise sanitaire : Quelles conséquences sur le métier de journaliste ?

Et si la période du confinement avait donné un avant-goût du futur journalisme ? A l’occasion des Assises du journalisme de Tours, des journalistes sont revenus sur les changements qui ont eu lieu pendant et après le confinement. Des horaires illimités, des lignes éditoriales rendues flexibles, une hausse du télétravail… Le journalisme de demain est peut-être déjà là.

« Ce n’est pas un tournant mais, je pense, un accélérateur. Ce qu’on a vu en quelques mois, on l’avait prévu en deux ans. Mais on n’en est pas à abandonner le papier » estime Jean-Philippe Leclaire, directeur adjoint de la rédaction de L’Equipe. Le quotidien sportif a constaté une perte sur ses ventes papier et un progrès sur les ventes numériques. « Le fossé se creuse entre les deux », affirme le directeur adjoint. Leïla De Comarmond, présidente de la Société des journalistes des Echos, a vu ses horaires de travail exploser. « J’ai un petit garçon de 12 ans, et je pense qu’on est nombreux, dans le journalisme, à avoir bossé comme des dingues, avec une explosion des limites horaires qui est permise par le web. Mon fils, je ne m’en occupais pas et son père non plus. Alors, la dernière semaine du confinement, il a fait la grève des devoirs pour marquer sa désapprobation et son ras-le-bol, » raconte la journaliste.

Dans certaines rédactions, le télétravail prend de plus en plus de place. Emmanuel Vire, journaliste à GEO et secrétaire-général du SNJ-CGT, témoigne : « On nous a annoncé, dès la fin du mois de juin, l’hybridation totale du travail à Prisma médias. C’est-à-dire que la réouverture, à partir du premier septembre, se fait en moyenne avec 25% des salariés sur site. […] Là vous avez des rédactions, je pense à des gros hebdos, par exemple Femme Actuelle… Quatre jours de télétravail par semaine ! Un jour sur site ! » s’exclame Emmanuel Vire. « Je suis assez effaré par la vitesse de l’évolution, alors qu’on ne sait pas quels sont les impacts pour le collectif rédactionnel. On ne sait pas quels sont les impacts sur l’information produite, » alarme le journaliste.

« La fin du salariat »

Que va entraîner cette présence grandissante du télétravail ? Emmanuel s’interroge : « On n’a plus de lien avec notre site, on peut même être en télétravail à 100% ! Donc moi ce que je vois derrière c’est : Est-ce que le but du jeu au bout, ce ne serait pas la fin du salariat ? Avec cette hybridation du travail. » Suite au confinement, le mode de travail de certains journalistes salariés se rapproche de celui des pigistes. Le métier de journaliste va-t-il changer de forme ?

« La formation de la jeunesse, ceux qui vont prendre notre place dans les rédactions. Comment va-t-on les former ? Quand vous êtes en hybridation totale comme à Prisma, ça veut dire que cette année, on n’aura plus de stagiaires ! Vous n’allez pas les mettre en télétravail, les gamins ! » alerte le journaliste à GEO. « Moi la question que je me pose à propos des pigistes, qui sont déjà en difficulté dans beaucoup de groupes et l’étaient bien avant le Covid-19… c’est que là par exemple chez Prisma médias avec l’hybridation totale du travail, on devient des super-pigistes, » constate Emmanuel.

L’avenir des pigistes assombri ?

Ce nouveau statut de « super-pigistes » risque de complexifier la situation des pigistes, déjà difficile. « Dès le début de la crise sanitaire, l’Etat s’est mobilisé pour accompagner celles et ceux d’entre vous qui exercent leur profession dans des conditions précaires et qui ont été confrontés à la diminution des commandes de piges. Le décret du 16 avril dernier a ainsi permis aux journalistes pigistes d’être intégrés au plan de chômage partiel mis en œuvre dans le secteur de l’information, » a affirmé Roselyne Bachelot lors de son intervention aux assises.

Le point de vue d’Emmanuel Vire est contrasté : « Ça a été notre combat pendant tout le confinement. D’arriver à obtenir ce fameux décret qui a permis que les pigistes bénéficient du chômage partiel. Jamais on n’aurait imaginé ça il y a un an ! Après, on pense qu’il y a eu de gros trous dans la raquette. Qu’un pigiste sur deux qui devait en bénéficier n’en a pas bénéficié parce que les employeurs n’ont pas forcément joué le jeu. »

Les lignes éditoriales flexibles

Le confinement a entraîné l’annulation de nombreux évènements culturels et sportifs. Certains médias ont dû improviser. Jean-Philippe Leclaire raconte : « Dès qu’un sportif faisait le moindre truc sur la planète Terre, on se précipitait dessus et on faisait un papier. Comme on dit dans notre jargon, on a vraiment joué tous les ballons. » En conséquence, les lignes éditoriales sont devenues « plus souples ». Le directeur adjoint témoigne : « On s’intéressait aux sportifs qui étaient très impactés par tous les changements de calendrier. Après, on s’est dit : « L’actualité est tellement anxiogène, a priori les gens qui continuent à acheter l’équipe ont peut-être envie qu’on leur raconte autre chose. » Donc on a essayé d’aller chercher des histoires, on a fait pas mal de vintage, de « bon vieux temps » et on est allés creuser dans les archives. »

Du côté de Télérama aussi, les sujets ont été inhabituels. « On est partis voir les acteurs de la situation Covid, le personnel d’hôpitaux, les pharmaciens, les épiciers… Oui, on est un peu sortis de notre axe mais c’est ce que les gens attendaient » affirme Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction de Télérama. Cette flexibilité, indispensable en période de crise sanitaire, va-t-elle marquer une nouvelle manière de s’adapter aux lignes éditoriales ? Les conséquences de ce changement restent floues. Leïla De Comarmond s’interroge. « Je pense qu’on a une réflexion à mener sur la production de l’information. Pas tant sur le télétravail lui-même, mais sur ce que cette période particulière et le télétravail peuvent révéler sur la mutation du secteur. »

Sources : Assises du Journalisme de Tours – Intervention de la ministre de la culture madame Roselyne Bachelot, Ni sport ni culture-informer quand son actualité disparaît, Informer au temps du télétravail

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